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Le rendez-vous du samedi de Jean-Yves Le Dréau – 06/03/2010


Maison fantôme
 
Pour ce centième numéro de nos rendez-vous hebdomadaires, Yves Paubert m’a fait un beau cadeau. Il m’a confié une photo représentant une humble chaumière devant laquelle six personnes prennent la pose. Cette masure qu’évoquaient, dans leurs lointains souvenirs, quelques Fouesnantais de plus en plus âgés et de moins en moins nombreux, on avait fini par douter de son existence. Ne figurant sur aucun cadastre, n’ayant laissé nulle trace de sa présence sur les rivages de Mousterlin, c’était en quelque sorte, une idée de maison fantôme qui, pourtant, portait un nom, Kerpic, attestant d’une implantation, aussi éphémère fût-elle, sur le sol fouesnantais. Et puis, la voilà, bien concrète, de paille et de terre, sur cette photo, avec son unique pièce, son unique porte, son unique fenêtre. Un pauvre penty comme il y en avait des dizaines dans le bocage, avec son appentis en bois destiné à abriter le cochon que l’on conservait pour les sombres jours d’hiver car il y avait quinze enfants qu’il fallait nourrir dans cette unique pièce. Quand a-t-elle été prise cette photo ? A considérer les vêtements sobres mais élégants ainsi que les coiffures des quatre jeunes femmes qui fixent l’objectif, on peut penser que nous sommes en 1943-44. Ce sont des citadines qui, par une belle journée de fin d’été, sont venues de Quimper, à vélo, (on les distingue derrière elles) pour pêcher la crevette. Les haveneaux sont là, posés contre la façade chaulée. Au milieu d’elles, figées dans une posture quelque peu empruntée, deux vieilles personnes. On n’assurerait pas qu’elles sont octogénaires mais on peut y croire. L’homme porte le large béret et le costume rapiécé du marin, la dame, avec sa robe noire à parure blanche et sa coiffe de paysanne, paraît avoir soigné sa tenue pour la circonstance. Ce sont les arrière-grands-parents d’Yves Paubert. Son arrière-grand-mère décèdera en 1945 (ce qui permet de dater la photo). Son arrière-grand-père mourra deux ans plus tard en septembre 1947. De chagrin, de douleur, de malaise. Quelques heures après que la mer, en sa furie, eut emporté sa maison, c’est-à-dire, tout ce qu’il possédait sur terre.
 
Yves Paubert ? J’y ai pensé, le week-end dernier, en regardant, à la télévision, les paysages de désolation qu’avait laissés la tempête, après son passage en Vendée. Yves fut le premier habitant à s’installer, au début des années 70, dans le hameau de Trégonnour, là où se trouve ce qu’il est convenu d’appeler le village des pêcheurs, à cent mètres de la Pointe de Mousterlin. Nous nous étions rencontrés lorsqu’il était capitaine du port de Fouesnant (entre 1984 et 1998). Il avait sept ans quand la petite maison avait été emportée par les flots. Autant dire qu’il se souvient de ses escapades de gamin, accompagnant le cochon dans ses baignades quotidiennes. Il sait donc que la dune a reculé d’une cinquantaine de mètres en 60 ans. (La chaumière se trouvait à droite du Monument aux fusillés). Il sait aussi que dans le passé, les eaux éprises de liberté se sont répandues bien loin à l’intérieur des terres. Sa mère a appris à nager près de l’école de Mousterlin, à près de deux kilomètres de la côte actuelle. Bien sûr, depuis, les échanges entre la mer et les marais ont été maîtrisés (digues de 1926). Et puis, il y a eu les enrochements de 1977 qui avaient créé tant de polémiques à l’époque. Yves Paubert n’en démord pas. Si l’on n’avait pas posé les « cailloux », ils seraient nombreux, à Mousterlin, à avoir les pieds dans l’eau. Depuis, aussi, un décret préfectoral de mars 2002 a établi un plan de prévention des risques d’inondation par submersion marine qui interdit toute urbanisation de certaines zones. N’empêche. Du côté de Cleut Rouz et de Maner Coat Clevarec (entre le village de Renouveau et le camping de l’Atlantique), une zone que Michel Le Page, responsable des espaces littoraux et ses amis appellent le « kilomètre noir », on redoute, de plus en plus, une nouvelle conjonction des marées à fort coefficient et des vents violents mal disposés. Et quand la rumeur de l’océan se fait trop forte, le fantôme de Kerpic vient de plus en plus souvent, dit-on, hanter les nuits des voisins des marais de Mousterlin.
 
 
JYLD.
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